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Où est passé Hector-Louis Langevin ?

7 octobre 2014 - Par Jean-Marie Lebel, historien

On a pris coutume d’appeler « Pères de la Confédération » ceux qui participèrent aux conférences de Charlottetown, de Québec et de Londres, et qui préparèrent la Confédération canadienne. Un seul de ceux-ci, Hector-Louis Langevin, était un citoyen permanent de Québec, qui, de surcroît, était sa ville natale.

À Québec, des statues rendent hommage à deux des Pères de la Confédération : l’une dans le parc Montmorency pour George-Étienne Cartier et l’autre, nouvellement dévoilée près du fleuve, pour Étienne-Paschal Taché. Mais pourquoi donc Hector-Louis Langevin, qui fut maire de Québec et longtemps une figure très influente à Québec, est-il un Père de la Confédération aujourd’hui oublié dans sa propre ville ? Pas de statue, pas de plaque commémorative sur sa maison, pas de rue ou de boulevard qui porte son nom. Il y a vraisemblablement à cela, comme nous le verrons, de très lointaines explications.

 

Entouré de délégués venus de loin

Sur le célèbre tableau de Robert Harris qui illustre notre chronique sont représentés les participants de la Conférence de Québec assemblés le long d’une grande table dans le Parlement de l’époque. On aperçoit, mis en évidence, John A. Macdonald, debout en plein centre. Et celui que l’on aperçoit directement devant lui, assis et regardant vers la droite, c’est Hector-Louis Langevin. Il avait alors 38 ans.

L’artiste a placé debout John A. Macdonald et assis devant lui, Hector-Louis Langevin.

Ce tableau représentant les Pères de la Confédération à la Conférence de Québec est une composition du peintre Robert Harris. Leurs figures sont inspirées de photographies, mais leur disposition a été imaginée par l’artiste.

En ce mois d’octobre de 1864, il y avait une atmosphère de fête à Québec. Des banquets et des bals accueillaient du beau monde. Il faut dire que 32 délégués de diverses provinces britanniques d’Amérique du Nord et leurs épouses étaient débarqués à Québec. Il en était arrivé du Canada-Uni, du Nouveau-Brunswick, de l’Île-du-Prince-Édouard, de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve. La plupart d’entre eux logeaient dans ce qui était alors le plus grand hôtel de Québec : l’hôtel Saint-Louis de la rue Saint-Louis. Pour discuter du projet de fédération de leurs colonies, les délégués se réunissaient dans l’édifice du Parlement qui dominait la côte de la Montagne (sur le site actuel du parc Montmorency). Quatre délégués représentaient les Canadiens de langue française : George-Étienne Cartier de Montréal, Étienne-Paschal Taché de Montmagny, Jean-Charles Chapais de Saint-Denis-de-Kamouraska et Hector-Louis Langevin de Québec. La vieille ville de Québec avait donc son représentant. Et ce n’était pas le moindre. S’il en avait un qui était bien conscient de l’importance d’unir les colonies pour assumer les énormes coûts des réseaux ferroviaires à construire, c’était bien Langevin, se battant depuis longtemps afin de relier Québec à Montréal par un chemin de fer sur la rive nord du Saint-Laurent.

 Hector-Louis Langevin

La ville de Québec n’avait plus de secrets pour Langevin. Né en 1826, il avait passé son enfance dans une maison de la place Royale où son père, Jean Langevin, était marchand. Sa mère, Sophie Laforce, avait donné naissance à treize enfants. Le jeune Hector-Louis Langevin n’avait que dix ans lorsqu’il commença à étudier au Séminaire où il eut comme professeur son frère aîné Jean, qui se montrait impitoyable à son égard, pour ne pas être accusé de favoritisme. C’est donc avec soulagement, une fois ses études terminées, que le jeune Hector-Louis s’exila à Montréal pour apprendre le droit auprès du réputé Augustin-Norbert Morin. Ses loisirs de clerc lui permirent de faire du journalisme au journal La Minerve, où il travailla sous la direction du fameux Ludger Duvernay qui popularisa la fête patriotique de la Saint-Jean-Baptiste. Admis au barreau, Langevin revint vivre à Québec en 1851 et y ouvrit son bureau d’avocat. Un jour de 1850 où il s’était rendu régler des affaires à Rivière-Ouelle, il avait entrevu la jeune Justine Têtu. Quatre ans plus tard, en 1854, après une multitude de lettres d’amour, il put enfin obtenir l’assentiment de la famille Têtu et se rendre à Rivière-Ouelle pour épouser Justine. Le jeune couple s’installa à Québec dans la rue Sainte-Famille. Ils auront neuf enfants. L’une de leurs filles, Hectorine, épousera l’historien Thomas Chapais et deviendra une grande dame de la rue du Parloir. 

 Justine Têtu, épouse d’Hector-Louis Langevin.

En novembre 1857, l’avocat Langevin fut élu maire de Québec et porté en triomphe jusqu’à sa résidence. Il fut un bon maire, réorganisant les finances publiques, grevées avant lui par la construction de l’aqueduc, et fit construire la grande halle du marché Champlain. En 1859, il se rendit à Londres pour y trouver des fonds pour son chemin de fer de la rive nord. Il fut reçu par la reine Victoria. Puis il fit un détour pour enfin visiter Paris, ce qui était « le rêve de sa vie ». Il ne se représenta pas aux élections à la mairie en 1860.

 

Dans la tourmente

S’étant joint au Parti conservateur de John A. Macdonald, Langevin fut élu pour la première fois député fédéral en 1867. En 1869, Macdonald en fit son ministre des Travaux publics. À la mort de Cartier en 1873, c’est Langevin qui devint le leader des Canadiens français auprès de Macdonald. Toutefois, à compter de 1877, Wilfrid Laurier devint député fédéral de Québec-Est et, peu à peu, dans la ville de Québec, devint plus populaire que Langevin. Et Laurier éclipsa définitivement Langevin dans le cœur des Québécois en 1885, quand il prit la défense de Louis Riel. Langevin fut incapable de convaincre son chef Macdonald de commuer la peine de Riel et fut surnommé le « chef des pendards ».

L’année 1890 fut éprouvante pour Langevin, toujours ministre des Travaux publics, quand éclata au grand jour l’Affaire McGreevy, quand il fut révélé que le député Thomas McGreevy, un ami proche de Langevin, était mis au courant des soumissions déposées par les entrepreneurs pour la construction des édifices gouvernementaux et prévenait secrètement son frère Robert McGreevy, entrepreneur, qui pouvait ainsi, à la dernière minute, déposer la soumission la plus basse et l’emporter. On ignore si Langevin était au courant du stratagème, mais on sait que cela lui fit beaucoup de tort. En 1891, la mort de Macdonald le laissa sans protecteur. Le nouveau premier ministre J. J. Abbott le força à résigner ses fonctions comme ministre, lui promettant le poste de lieutenant-gouverneur. Langevin le fit, mais Abbott ne respecta point sa promesse.

 

Derrière ses rideaux tirés

Langevin quitta son poste de député en 1896. N’ayant plus d’influences politiques et ayant moins d’amis, Langevin vécut dans un certain isolement les dix dernières années de sa vie, dans sa grande maison de l’angle sud-est des rues Saint-Louis et Sainte-Ursule (aujourd’hui occupée par un restaurant). C’est avec un brin de malice que Joseph-Adolphe Chapleau disait de Langevin qu’il « vi[vai]t derrière ses rideaux tirés de la rue Saint-Louis ».

Langevin était devenu veuf de sa chère Justine en 1882. Et c’est avec beaucoup de chagrin qu’il perdit sa fille cadette Alphonsine en 1904. Deux de ses autres filles, Hectorine et Stella, ne l’abandonnèrent pas et s’occupèrent de lui jusqu’à la fin. Il était devenu un bon grand-père, ayant, raconte-t-on, deux tiroirs de bonbons. Il fut emporté à 79 ans, en 1906, par une congestion cérébrale. Ses funérailles eurent lieu à la basilique de Québec et il fut inhumé dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu. Puis son nom s’effaça peu à peu des mémoires.

Sources des illustrations : Carte postale de 1967 reproduisant le tableau de Robert Harris. Les photographies en noir et blanc proviennent de la biographie d’Hector-Louis Langevin rédigée par Andrée Désilets.

 

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