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Haïti : terre des mille ravages ou des mille espoirs ?

28 février 2013 - Par Nelson Michaud, Ph.D.

Les dernières semaines ont ramené Haïti à l’avant -scène de l’actualité : anniversaire du séisme, projet pour une École de l’humour, visite de la ministre haïtienne du Tourisme, déclaration du ministre canadien Joe Fantino. Où en est aujourd’hui la « Perle des Antilles » ? Peut-elle redevenir un joyau convoité ?

PERCEPTIONS ET RÉALITÉS HAÏTIENNES

Les propos du ministre responsable de l’Agence canadienne
de développement international, Joe Fantino, à la suite de sa
première visite en terre haïtienne, en ont choqué plusieurs. La
vue des sacs de plastique vides jonchant le bas côté des routes et
les détritus amoncelés çà et là dans les fossés et les ravines l’ont
dégoûté et il l’a fait savoir. Sa réaction de couper les vivres aux
projets qui appuient Haïti a autant, sinon davantage dérangé que
le discours qu’il a tenu. Il a vu Haïti avec les yeux de la personne
qui n’a pas pris le temps de se dépayser ; embrasser ce pays avec
notre regard nord-américain gorgé de confort ne sert à rien, pour
plusieurs raisons.

Étudiants récemment diplômés du programme de maîtrise en administration publique.
Étudiants récemment diplômés du programme de maîtrise en administration publique.

D’abord, ce serait supposer que le changement pourrait advenir
par l’acceptation de nos normes par la société haïtienne. Or,
depuis la révolte de Toussaint Louverture concrétisée par
l’indépendance obtenue par Jean-Jacques Dessalines (1804),
les Haïtiens sont aussi fiers qu’ils sont réfractaires à se voir
imposer des normes exogènes. La statue du marron inconnu,
cet esclave qui brise ses chaînes et appelle ses compatriotes à
la liberté à l’aide d’une conque, l’incarne et, au carrefour de la
place d’Armes de Port-au-Prince, le rappelle au quotidien. Ici,
les normes ne concernent pas la salubrité des rues, mais bien
plutôt l’organisation politico-administrative du territoire, étape
préliminaire à l’organisation de services pour l’ensemble de la
communauté.

Nous pouvons aussi nous demander
pourquoi, au nombre d’organisations
non gouvernementales (ONG) de
partout au monde qui sont présentes
sur le terrain, la situation ne semble
pas évoluer plus rapidement. Outre
quelques comportements discutables
où la valeur première d’un projet est
d’engendrer le projet suivant – une
pratique dénoncée par les coopérants
sérieux –, il y a assurément trop de cas où
le maillage avec la population haïtienne
n’est pas suffisant pour apporter des
résultats tangibles : on a alors tendance
à « travailler pour leur bien » plutôt que
de « travailler avec eux, à leur bien ».
Encore ici, une canalisation publique
et une priorisation des efforts seraient
salutaires ; les acteurs haïtiens doivent
davantage être associés aux décisions qui
concernent leur avenir pour que le pays
assure, avec l’appui de ses partenaires, le
leadership de son développement.

Il y a une volonté ferme de développer le tourisme en Haïti.
Il y a une volonté ferme de développer le tourisme en Haïti.

DES SIGNES ENCOURAGEANTS

En fort contraste avec les regards
pessimistes, un certain nombre
de signes permettent de voir des
avancées importantes sur le terrain.
Des compagnies de croisière font
maintenant davantage qu’une courte
escale dans une baie isolée du nord
de l’île d’Hispaniola ; une compagnie
aérienne ajoutera cette destination
à son catalogue pour vacanciers ; et la
visite de la ministre Villedrouin nous a
permis d’entendre s’exprimer une volonté
ferme de développer le tourisme. Lorsque
Dany Laferrière retourne en ses terres
natales pour travailler à l’implantation
d’une École de l’humour, cela procède de
la même logique de prise en main de la
relance par la valorisation de la nature
et de la culture haïtiennes. Pourquoi
commencer par là ? ont demandé
certains.

La réponse est complexe, peut-être,
mais touche aux fondements d’une
reprise solide. Pour prendre l’exemple du
tourisme, force est de constater qu’il ne
se fera pas qu’à Port-au-Prince ; en ce sens,
il permettra aux régions de se développer
et d’y attirer une main-d’oeuvre qui fera
diminuer les pressions exercées par une
surpopulation urbaine dans la capitale. Le
tourisme puisera aux ressources locales,
dont l’agriculture, qui pourra ainsi faire
travailler d’autres personnes et relancer
un secteur qui peut fructifier. Enfin, pour
que le tourisme se déploie, la sécurité
devra se renforcer, ce qui permettra de
faciliter l’émergence d’autres secteurs de
l’économie.

Mais qui dit sécurité, infrastructures
touristiques, réappropriation du sol,
organisation du territoire ou mise en
valeur collective des ressources, dit
nécessairement action structurée et
concertée de l’État. Il faudra donc que
la renaissance d’Haïti passe aussi par
une administration publique et des
institutions à la hauteur des besoins et
des aspirations du pays. Heureusement,
là aussi des changements sont en cours

En fréquentant des décideurs de même
que les étudiantes et les étudiants
qui ont récemment terminé avec
succès notre programme de maîtrise
en administration publique, tout
comme celles et ceux qui forment
une deuxième cohorte présentement
inscrite au même programme, nous
avons été à même de constater que
la volonté de développement des
compétences, le potentiel de renouveau
et la détermination nécessaires à ces
changements existent bel et bien.
Nous sommes en appui à ce désir
d’autonomisation de l’État qui marque la
nouvelle administration publique et, dans
la durée, la société haïtienne.

LA VOIE DU SUCCÈS ?

Sans prétendre que la voie du succès est
assurée – il est trop tôt pour ce faire et, à
elles seules, les visites sporadiques de Bill
Clinton n’apportent pas de cure miracle –,
il existe suffisamment d’indicateurs pour
laisser entrevoir un changement possible.
Car si le tissu urbain de Port-au-Prince
peut sembler un amoncellement de fils
épars au visiteur d’un jour, il n’en demeure
pas moins que cette étoffe est faite
d’une population industrieuse, comme
en témoignent les multiples échoppes
qui longent les artères de la ville. Une
administration, une organisation
et des services publics adéquats, et
cette population pourra de nouveau
vivre ensemble plutôt que de survivre
individuellement. C’est cet effort collectif
qui permettra à la Perle des Antilles de
briller à nouveau – il faut le lui souhaiter.

Les multiples échoppes qui longent les artères de la ville témoignent d’une population industrieuse.
Les multiples échoppes qui longent les artères de la ville témoignent d’une population industrieuse.
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