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« Le droit d’auteur ? De quoi tu parles ??? »

5 mai 2020 - Par David Jacques, musicien

Mon fil d’actualité sur les réseaux sociaux a beaucoup changé depuis six semaines. Mon algorithme Facebook ne sait plus trop quoi choisir entre un collègue qui diffuse sa musique sur vidéo, un orchestre qui propose un extrait de symphonie sur un écran partagé en cinquante ou une performance en direct.

Des artistes professionnels qui diffusent gratuitement sur les réseaux sociaux, c’est pourtant loin d’être nouveau. J’ai moi-même abondamment utilisé ce médium au cours des dernières années. Il faut admettre que le phénomène s’est intensifié ces derniers temps, période de confinement aidant.

Mais ces contenus culturels, que des professionnels offrent gratuitement en ligne, sont-ils nuisibles à leur industrie ? Est-ce qu’on ne serait pas en train de se « tirer dans le pied » ?

Pour se tirer dans le pied, encore faudrait-il en avoir un dans lequel tirer… Les différentes lois sur les droits d’auteur n’ont pas beaucoup de mordant en faveur des créateurs (par créateurs, j’entends ici autant les auteurs que les interprètes). Je comprends bien que tout le système de droits d’auteur a été pensé au départ pour récompenser les créateurs et les inciter à innover tout en rendant leurs œuvres le plus accessible possible. Mais à mon avis, le fragile équilibre entre ces intérêts opposés a été rompu depuis longtemps. Le droit n’a malheureusement pas su suivre le rythme de la technologie.

« Car, si le mandat du régime de droits voisins est d’élaborer de nouvelles solutions pour mieux régir le développement des nouvelles technologies, il ne peut se permettre d’être un corpus de règles statiques. Il ne peut accuser un retard trop important quant à l’avancement technologique. Il doit évoluer au même rythme que les réalités qu’il tente d’encadrer . » Le rattrapage au niveau législatif concernant la diffusion Web est tel qu’on ne peut actuellement pas se tirer dans le pied, on n’a même plus de jambes ! Peut-on au moins tenter de se servir de ses bras ?

En clair, diffuser gratuitement de la musique sur les réseaux sociaux ne prive pas grand artiste de revenus. De toute façon, on n’y fait pratiquement pas d’argent. C’est le spectacle devant un public réel, en chair et en os (et en esprit) qui soutient les artistes à bout de bras. Or, si diffuser des performances gratuites, ça n’enlève rien, ça donne quoi ?

Voilà pourquoi je partage de la musique gratuitement sur les réseaux sociaux :

1- Quand nous sortirons de cette crise, il y aura encore de la musique. Rien de plus certain que ça. Et qui seront les premiers à travailler de nouveau ? Ceux qui auront su ne pas se faire oublier. C’est le principe de base de la publicité. Même les compagnies les plus connues dépensent encore aujourd’hui des millions de dollars en publicité pour qu’on se souvienne d’elles. Alors, quand on me dit que je publie trop (ça arrive), je me dis au contraire que je ne publie pas assez. Imaginez mon étonnement lorsque j’entends un collègue dire qu’il songe à se retirer des réseaux sociaux. Ouf ! Je ne comprendrai jamais une telle décision d’affaires.

2- Il est important de diffuser des styles de musique moins populaires. J’évolue dans un domaine artistique très pointu : la musique classique. Les gens n’iront pas vous voir en concert s’ils ne comprennent pas ou ne savent pas ce que vous faites. Si vous tombez par hasard sur mon compte YouTube (vous aurez besoin de quelques heures pour en faire le tour…), vous comprendrez presque instantanément ma démarche artistique. Convaincre les gens de venir vivre une expérience-concert en votre compagnie est beaucoup plus facile quand ils savent qui vous êtes et ce que vous faites. Rien de plus logique.

3- Publier régulièrement du contenu me permet d’ajuster mon offre. Je vois ce qui « pogne » le plus. Au lieu de jouer toujours le même programme, j’insère régulièrement des nouvelles pièces qui ont suscité de l’intérêt lors de mes publications. C’est un peu ça, être à l’écoute du public. Pour moi, le nombre de « j’aime », c’est une mesure de l’intérêt des gens envers ce que j’ai à offrir. C’est comme des applaudissements. Même le moins sensible des artistes ne peut endurer un concert sans applaudissements. Non pour nourrir l’égo, les « j’aime » sont plutôt pour moi une rétroaction qui me permet d’enligner les prochaines actions à poser pour offrir la meilleure expérience-concert possible.

4- J’écoute aussi beaucoup ce que les autres publient. Comment offrir quelque chose de différent si on ne sait pas ce que les autres font ?

5- Un mutisme solidaire généralisé de la part des professionnels laisserait toute la place aux amateurs pour remplir nos fils d’actualité. C’est comme tenter d’assécher une rivière avec un seau. Les artistes professionnels ont toujours dû cohabiter avec les amateurs. Ou avec les étudiants qu’ils forment, à différents niveaux. Des concerts gratuits, il y en aura toujours pour un public qui ne souhaite pas payer. Aussi bien tenter de leur démontrer, gratuitement, qu’il vaut la peine d’investir un peu pour vivre une performance livrée par un artiste d’expérience.

À la suite des quelque 400 vidéos de répertoire que j’ai publiés sur ma page, la demande pour mes concerts, ateliers, conférences, cours a explosé. J’ai fait des duos virtuels avec des artistes internationaux, des entrevues, j’ai réellement tissé un réseau international qui me permettra, je l’espère, de poursuivre ma carrière une fois la crise passée.

Il me semble qu’il y a ici une démonstration que la diffusion de contenu gratuit n’enlève pas de travail, au contraire. Je fais partie des privilégiés qui vivent bien de leur art depuis près de 25 ans. Je n’ai jamais eu de pause, jamais de périodes creuses, jamais aucun été de congé. L’épisode COVID me force à l’arrêt pour un moment et me pousse à sortir d’autres cartes que j’ai dans mon jeu. Et c’est très bien. Et je constate que mes diffusions gratuites n’ont fait qu’apporter de l’eau au moulin.

Je ne pense pas que la diffusion en direct de musique sur le Web remplacera les concerts tels que nous les connaissons. C’est du moins sur cette base que j’ai développé le présent argumentaire. Mais si, un jour, ça arrivait, je serais alors très inquiet, à cause de l’environnement juridique défavorable aux artistes et aux créateurs. Imaginez si les cachets de spectacles se transformaient en... redevances. L’Histoire nous a montré jusqu’ici qu’elles restent microscopiques, même avec des millions de vues…

En attendant de voir ce qui se passera, je reste réellement très optimiste. Il y aura toujours de belles occasions pour ceux qui auront gardé leur ticket !

Pour suivre David Jacques :

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Source : Cet article est tiré du blogue de Bellita Production. Merci à l’artiste Sabrina Ferland, présidente de Bellita Production, d’avoir accepté la reproduction de cet article.

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