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[SPÉCIAL NOËL] Les patins de Joe Malone

9 décembre 2022 - Par Jean-Marie Lebel, historien

Voici notre traditionnel conte de Noël signé par notre historien Jean-Marie Lebel. Nos remerciements spéciaux à l’artiste Linda Lessard pour cette magnifique illustration.

Où sont passées les neiges de notre enfance ? Elles sont tout simplement entassées dans notre mémoire. Comme y est aussi enroulé le sentier de neige battue qui menait de notre vieille maison de ferme du chemin Sainte-Foy à l’étang glacé des Berthiaume, à l’orée de la forêt des Quatre-Bourgeois, où, par gros froids et par grands vents, nous y avons joué tant et tant de parties de hockey.

Mes coéquipiers et moi, nous nous étions attribués les surnoms des étoiles des Canadiens. Aux côtés des Rocket, Pocket Rocket, Gros Bill, Boum Boum, Toe et Butch, moi, j’étais Phantom Joe, leur répétant ce que mon grand-père racontait de Joe Malone. Ce petit gars de Sillery avait brillé avec les Canadiens et avait mené les Bulldogs de Québec à deux conquêtes de la coupe Stanley en 1912 et 1913.

Les hivers, mon père gagnait assez péniblement sa vie en travaillant à la chaufferie de l’Hôpital Laval, rentrant à la maison la figure noircie par le charbon. À l’automne de mes neuf ans, mon grand-père mourut et notre mère nous a prévenus de ne point fatiguer notre père avec les cadeaux de Noël, car les temps étaient difficiles.

Un bon soir, alors que mon père lisait son Soleil au bout de la grande table de la cuisine, je me suis installé à la table et je me mis à écrire en m’efforçant de ne pas faire de fautes pour ne pas user l’efface du bout de mon crayon de plomb et en marmonnant tout bas (tout en souhaitant que mon père puisse entendre) : « Cher Père Noël de la Compagnie Paquet, je veux comme étrenne une paire de patins 9 neufs… » En collant le timbre sur l’enveloppe, j’ai soupiré : « En espérant que je ne gaspillerai pas mon cinq sous, car nous ne sommes pas riches comme la nouvelle reine Élisabeth… »

Au matin de Noël, quand j’ai déballé mon cadeau, j’y ai trouvé de beaux patins Daoust et une petite carte contenant un timbre neuf de cinq sous et la signature du Père Noël de la Compagnie Paquet (j’ai su plus tard que mon père avait dû travailler des heures supplémentaires pour me payer ce cadeau).

Sitôt le dîner de Noël achevé dans la bonne humeur, je partis le cœur joyeux pour l’étang des Berthiaume. À mon arrivée, Clovis, jetant un regard dédaigneux, me déclara avec assurance et fierté qu’il venait jouer avec les vieux patins de Joe Malone que lui avait donnés sa tante Irma. Je n’en croyais point mes oreilles. Et je pus voir de mes yeux, sur les semelles au fond des patins, la maladroite signature du grand joueur de hockey.

Ah que mon grand-père aurait été content d’être à ma place, de tenir dans ses mains ces vieux patins ! Et j’enviais Clovis de les posséder. Ce dernier me fit alors une offre inattendue : « Comme c’est Noël et que je t’apprécie beaucoup, je suis prêt à échanger mes précieux patins de Joe Malone pour tes nouveaux patins qui ont sûrement beaucoup de défauts. Cela me brise le cœur, mais je le fais pour ton bien. » La grandeur d’âme de Clovis me toucha. J’ai donc accepté sa généreuse offre.

Les mains tremblantes, j’ai chaussé les fameux patins du Phantom Joe qui m‘avaient tant inspiré. Je pris alors conscience jusqu’à quel point ils étaient terriblement usés, les lacets effilochés, les lames élimées… M’élançant sur la glace, j’ai trébuché. C’étaient des patins trop grands pour moi. « Je n’aurai qu’à rajouter des bas de laine », me dis-je. Avec ces patins, tout me parut d’abord difficile. Lorsqu’enfin, j’ai compté un premier but, j’en fus fort heureux, me félicitant d’avoir échangé mes patins. Cependant, dès la mise au jeu suivante, je fis une mauvaise chute, regrettant alors mon échanged’avoir échangé mes patins. Mais me relevant, persévérant, j’ai compté un autre but, avant de retomber à nouveau…

Et, comme dans nos vies, se succédaient choix judicieux et mauvaises décisions, belles rencontres et deuils, succès et échecs, joies et peines… L’important, n’est-ce pas de constamment se relever, garder confiance, tirer le meilleur parti de ce que la vie nous a donné, toujours garder espoir que, pour nous et nos proches, de nouveaux bonheurs sont à notre portée ? C’est du moins ce que m’apprirent le Noël de mes neuf ans et les patins de Joe Malone…

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