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L’intrigante statue de Wolfe sur la rue Saint-Jean

7 avril 2011 - Par Jean-Marie Lebel, historien

Pendant plus d’un siècle, une statue représentant le général anglais James Wolfe, dans son costume rouge et coiffé de son tricorne, occupa une niche dans la façade d’une vieille maison de la rue Saint-Jean dans le Vieux-Québec. Mais d’où provenait cette statue et qu’en est-il advenu ?

Un général Wolfe vénéré

Dans une ville française comme Québec, la présence de la statue de Wolfe, à compter de 1780, avait de quoi irriter les citoyens francophones, qui s’habituèrent pourtant à sa présence. Toutefois, pour les citoyens anglophones qui s’installèrent à Québec à compter des années 1760, Wolfe était un héros.

On ne peut s’imaginer aujourd’hui jusqu’à quel point Wolfe fut populaire après la bataille des plaines d’Abraham du 13 septembre 1759. On ne parlait que de lui en Angleterre. La mort dramatique du jeune commandant des troupes britanniques, qui n’avait que 33 ans lorsqu’il fut tué, frappa l’imaginaire collectif. Une pierre fut placée sur le lieu précis de sa mort, devant notre actuel Musée national des beaux-arts du Québec. Son cadavre, mis dans un tonneau d’alcool (possiblement du rhum), fut retourné en Angleterre et inhumé à Greenwich, près des membres de sa famille. Un mémorial imposant fut dressé en son honneur dans l’abbaye de Westminster.

Une statue pour le boucher Hips

L’Écossais George Hips, qui avait fait partie de l’armée conquérante de Wolfe, s’était établi à Québec, où il exerçait le métier de boucher. Sa maison faisait le coin de la rue Saint-Jean et de la côte du Palais. En 1779, il décida de commander une statue de Wolfe. Dans la façade de sa maison se trouvait une niche inoccupée. On raconte que cette niche aurait cependant été occupée au temps de la Nouvelle-France par une statue de saint Jean-Baptiste.

La statue en bois de Wolfe fut donc installée en 1780 dans cette niche. Le nom du sculpteur demeurait inconnu. En réalité, il s’agissait de deux sculpteurs qui avaient réalisé la statue et préféraient demeurés anonymes. Et pour cause ! Ils étaient francophones. Si des compatriotes avaient su, ils leur en auraient voulu.

Les discrets frères Chaulette

Si nous connaissons aujourd’hui les noms de ces deux sculpteurs, c’est grâce au seigneur Philippe Aubert de Gaspé. Au cours des années 1860, soit quelques années avant sa mort, il révéla les noms des frères Chaulette dans l’un de ses écrits.

Aubert de Gaspé avait très bien connu les frères Chaulette. Il avait été pensionnaire chez eux durant trois ans, lors de ses études. Leur modeste maison était située sur la rue Saint-Louis. Les deux frères gagnaient leur vie comme menuisier ; ils maniaient assez bien les ciseaux à bois. Yves Chaulette était un être morne et bourru. Son frère, Hyacinthe, était un fier-à-bras au tempérament bagarreur. On ne les invitait point dans les salons distingués de Québec.

Un Wolfe assez ressemblant

Pour réaliser la statue de Wolfe, que le boucher Hips leur avait commandée, les frères Chaulette s’inspirèrent de portraits de Wolfe gravés en Angleterre et qui circulaient à Québec. De plus, un Écossais de la rue Sainte-Ursule s’arrêtait à l’occasion à leur atelier. James Thompson connaissait bien Wolfe, puisqu’il s’était battu sous ses ordres à Louisbourg et à Québec. Il pouvait donc conseiller les deux sculpteurs.

Les Chaulette réussirent finalement à faire une statue qui plut à Hips et aux anglophones de Québec. Ceux-ci reconnaissaient leur cher héros. Un homme grand et mince, au nez pointu et au menton fuyant. Les sculpteurs avaient su donner à la figure un air sympathique.

Un voyage aux Bermudes

La statue de Wolfe occupait sa niche depuis près de 60 ans lorsqu’il lui arriva une curieuse mésaventure. En effet, un soir de 1838, des marins britanniques, qui avaient trinqué à l’hôtel Albion de la côte du Palais, s’emparèrent de la statue et la transportèrent jusqu’à leur vaisseau. Ce dernier quitta le port de Québec pour les Bermudes, puis monta vers l’Angleterre, toujours avec la fameuse statue à bord. On raconte qu’un capitaine, pris de remords, fit peinturer à neuf la statue et la retourna à Québec. Ce fut ainsi que la statue retrouva sa niche sur la rue Saint-Jean, après quelques années de vagabondage.

À l’abri dans une bibliothèque

La fragile statue de bois continua donc d’affronter les intempéries. En 1847, la vieille maison fut remplacée par la maison actuelle. Toutefois, une tablette fut ajoutée en façade pour accueillir la statue. En 1898, la compagnie de téléphone Bell, devenue propriétaire de la maison, jugea que la vieille statue était devenue dangereuse. On craignait qu’un coup de vent la fasse tomber sur les passants. Le temps était venu de lui trouver un abri.

C’est ainsi que la statue de Wolfe fut installée dans la salle de lecture de la bibliothèque de la Literary and Historical Society of Quebec, dans l’édifice du Morrin Centre de la rue Saint-Stanislas, dans le Vieux-Québec. Plus de 110 ans plus tard, elle y est toujours et suscite l’admiration des visiteurs. Décidément, les Chaulette ont sculpté un Wolfe qui traverse bien le temps.

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