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Sarah Bernhardt bouleversa Québec

29 septembre 2011 - Par Jean-Marie Lebel, historien

Au cours de sa très longue carrière, qui s’étira des années 1860 jusqu’aux années 1910, Sarah Bernhardt fut, et cela des deux côtés de l’Atlantique, louangée comme la plus grande actrice de son temps. Si elle fit neuf tournées triomphales en Amérique, elle ne s’arrêta cependant qu’une seule fois à Québec. Mais ce séjour dans notre ville tourna au drame. La presse nord-américaine en fit largement écho, en notre défaveur. Mais qu’est-il donc arrivé de si terrible ?

Sarah dans son costume de l’Aiglon, jouant le fils de Napoléon.
Sarah dans son costume de l’Aiglon, jouant le fils de Napoléon.

Une étoile longtemps attendue

En 1903, près de la porte Saint-Jean et face au marché Montcalm, on inaugura l’Auditorium (notre actuel Théâtre Capitole). Sa salle de concert faisait le bonheur de l’Orchestre symphonique, fondé l’année précédente. Cette spacieuse salle permettait enfin à Québec d’inviter certaines vedettes internationales. On songeait, entre autres, à la grande Sarah Bernhardt que les Montréalais avaient eu la chance d’acclamer à quelques reprises depuis 1880.

Les journaux de Québec avaient souvent parlé de celle que l’on appelait « la Divine ». Ils avaient évoqué ses grands rôles dans de célèbres pièces des Alexandre Dumas père et fils, de Victor Hugo, d’Edmond Rostand ou de Victorien Sardou. On la disait demi-juive. Née à Paris en 1844, elle n’avait jamais connu son père. Sa mère, devenue courtisane, l’avait placée chez une nourrice en Bretagne où elle passa les quatre premières années de sa vie. De retour à Paris, elle avait fréquenté un couvent et voulait se faire religieuse. C’est le duc de Morny, un ami de sa mère, qui la convainquit de devenir actrice et qui lui facilita son entrée comme pensionnaire à la prestigieuse Comédie-Française.

Sarah jouant Phèdre
Sarah jouant Phèdre

La jeune Sarah était douée, mais ses débuts furent difficiles. Son caractère impétueux provoqua son expulsion de la Comédie-Française. C’est à l’Odéon qu’elle connut la gloire à compter de 1868. La Comédie-Française lui pardonna et la reprit en 1872.

En 1880, ne voulant plus se soumettre aux règles strictes de la vieille institution et sachant que la seule mention de son nom suffirait dorénavant pour remplir des théâtres, elle quitta la Comédie-Française et forma sa propre troupe. La même année, son imprésario lui organisa sa première tournée en Amérique. Elle fut accueillie comme une déesse dans les grandes villes américaines. À Montréal, les étudiants dételèrent la carriole dans laquelle prenait place la grande actrice et tirèrent eux-mêmes le lourd traîneau.

Les choses se gâtent à Québec

Lorsqu’un quart de siècle plus tard, en 1905, la direction de l’Auditorium annonça enfin la visite de Sarah Bernhardt à Québec, l’actrice avait 61 ans, mais sa bonne étoile n’avait pas encore pâli. Elle était toujours la plus grande.

Le chef de police Émile Trudel
Le chef de police Émile Trudel

C’est par train que voyageait Sarah Bernhardt. Un luxueux wagon avait d’ailleurs été aménagé à son intention. Le dimanche 3 décembre, en pleine tempête de neige, elle descendit à la gare du Canadien Pacifique de Québec (près de notre actuelle Gare du Palais). Il n’y avait pas d’étudiants pour tirer sa carriole. Les dirigeants de l’Université Laval et du Séminaire avaient mis en garde leurs étudiants. Le matin même, dans les églises de Québec, du haut des chaires, les curés, à la demande de leur archevêque, Louis-Nazaire Bégin, avaient rappelé aux ouailles les dangers du théâtre, sans nommer l’actrice. Mgr Bégin la craignait. Il détestait tout autant le théâtre que les romans. La grande tragédienne et les membres de sa troupe furent amenés au Château Frontenac.

Le lendemain, Sarah Bernhardt visita la ville en carriole. Trois pièces mirent ses talents en valeur à l’Auditorium, les 4 et 5 décembre : La dame aux camélias, Angelo et Adrienne Lecouvreur. On considéra que la moitié des spectateurs étaient des anglophones et des visiteurs. Voulant montrer leur soumission, des membres de l’élite francophone avaient envoyé leurs billets à l’archevêque. À ses paroissiens qui lui demandaient ce qu’ils devaient faire avec leurs billets, le curé de Saint-Sauveur leur demanda s’ils se croyaient obligés d’avaler un poison parce qu’ils l’avaient acheté.

Se rendant bien compte de la désaffection des Canadiens français de Québec à son égard, Sarah Bernhardt, froissée, se confia à des journalistes au Château Frontenac. Ses propos furent rapportés dans L’Événement du 5 décembre. L’actrice disait constater que, depuis 25 ans, seule l’agriculture s’était peut-être améliorée au Canada. Elle soutint que les Canadiens français avaient à peine une goutte de sang français dans leurs veines. Elle ajoutait que, parmi eux, il n’y avait pas de peintres, pas de littérateurs, pas de sculpteurs et pas de poètes. « Mais sapristi, s’était-elle exclamée, vous n’avez pas d’hommes, vous n’avez pas d’hommes ! » Elle conclut ainsi sa diatribe : « Vous êtes sous le joug du clergé… Vous lui devez ce progrès en arrière qui vous fait ressembler à la Turquie. » De tels propos ne pouvaient manquer de mettre le feu aux poudres dans cette ville conservatrice et catholique qui se considérait le bastion de la langue française en Amérique.

Cela faillit bien mal tourner

Bien entendu, le chef de police, Émile Trudel, s’attendait à du grabuge à la fin de la représentation théâtrale de cette soirée du 5 décembre. C’est pour cette raison qu’il dissimula un fort contingent de policiers dans le hall du marché Montcalm, prêt à intervenir. Il ne s’était pas trompé. Devant l’Auditorium, 200 hommes se regroupèrent et attendirent la sortie de l’actrice, qui dut se faire sous escorte policière. Le convoi de carrioles emprunta la rue Saint-Jean et descendit la côte du Palais. Au bas de la côte, quelqu’un cria : « À bas la Juive ! » Sarah Bernhardt dit quelques minutes plus tard au chef Trudel que cela ne l’offusqua point, puisqu’elle était catholique romaine.

Devant la Gare du Palais, quelque 300 hommes étaient rassemblés. Des bousculades se produisirent. Une actrice de la troupe fut blessée par un morceau de glace reçue en plein front, et d’autres actrices se virent asséner des coups de cannes. Un membre de la troupe cria alors aux manifestants qu’ils étaient des lâches, puisqu’ils s’en prenaient à des femmes. Des citoyens décidèrent de protéger la troupe française, qui put enfin monter à bord du train.

Ces incidents furent naturellement rapportés par de nombreux journaux étrangers. Le premier ministre du Canada, Wilfrid Laurier, honteux de sa ville de Québec, fit des excuses officielles à l’actrice. Mais la Divine de la Belle Époque ne revint jamais à Québec. Elle décéda à Paris en 1923, après trois autres tournées en Amérique.

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