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CONTE DE NOËL - Le couronnement de Charlemagne

9 décembre 2021 - Par Jean-Marie Lebel, historien

Cette aquarelle est une oeuvre de l’artiste Linda Lessard.

Fidèle à la tradition, voici un conte de Noël à l’approche du temps des Fêtes.

Peu m’en fallait que me vint larme à l’œil chaque fois que, dans les temps des Fêtes, j’entrais dans la vieille église de Sainte-Foy et que j’apercevais dans la crèche le rayonnant Enfant-Jésus de cire. Sachant que peu de gens connaissent sa provenance, humblement je raconterai comment il était arrivé en notre chère église qui fut malheureusement la proie des flammes le 12 juin 1977.

Remontons aux jours de mon enfance. Sainte-Foy n’était encore qu’un gros village. Pour notre classe de quatrième année, c’est mademoiselle Eulalie Routhier qui était notre institutrice. Que nous aimions ses dictées qui nous entraînaient avec elle de par le monde et à travers les âges !

Pour le 23 décembre, mademoiselle Routhier avait choisi, dans son gros bouquin du Département de l’Instruction publique, un texte de saison. Jamais depuis lors je n’ai oublié la longue première phrase de cette dictée : « À la Noël de l’an 800, dans une Rome en fête, le pape Léon III couronna empereur d’Occident notre cher Charlemagne, le roi des Francs ». Je me rappelle avoir vu alors, du coin des yeux, trois têtes se dresser au-dessus de leurs pupitres et se tourner dans ma direction. C’étaient celles d’Alphonse « Grands-Pieds », d’Alfred « Pieds-par-en-Dedans » et d’Albert » Bouts-de-Pieds-d’or ».

Nos surnoms provenaient du fait que nous passions nos récréations à courir et à donner des coups de pied sur un ballon. Ces trois têtes, qui avaient des airs moqueurs et narquois, savaient que mon petit cheval s’appelait lui aussi Charlemagne et qu’il avait bien mauvaise réputation. Des voisins le disaient rétif, entêté et têtu. Tout cela était nettement exagéré. C’est vrai qu’il n’avait pas très bon caractère, mais c’était un être sensible aux grands yeux intelligents.

Le lendemain après-midi, veille de Noël, Charlemagne tirant mon traîneau, nous passions tous deux vis-à-vis le presbytère quand je vis le chanoine Scott faisant de grands signes et courir vers nous. « Il faut aller quérir l’Enfant-Jésus ! » criait-il. « Je ne connais même pas le chemin pour aller à Bethléem », rétorquai-je. Reprenant alors son souffle, le curé m’expliqua qu’en préparant la crèche, le bedeau avait échappé l’Enfant-Jésus de porcelaine et qu’il s’était brisé en mille morceaux. Notre curé avait alors téléphoné à celui de l’Ancienne-Lorette, qui lui avait offert un vieil Enfant-Jésus de cire. Il suffisait d’aller le chercher. Je me suis tourné vers mon petit cheval qui semblait me dire : « Si tu veux y aller, je t’y mènerai ». Nous partîmes, rencontrant d’abord des gens qui sortaient avec leurs emplettes des Fêtes du magasin général de J.-B. Laroche, puis de joyeux guignoleux qui achevaient leur charitable tournée.

C’est la route de la Suète qui menait en ce temps-là à l’Ancienne-Lorette. Nous avions eu une nouvelle bordée de neige la nuit précédente, mais heureusement, des petits sapins balisaient les passages les plus poudreux. Nous atteignîmes donc le presbytère de notre paroisse voisine et son curé nous y confia un Enfant-Jésus bien emmitouflé.

Sur le chemin du retour, nous ressentîmes les premières bourrasques de vent dans la côte qui descend à Champigny. De l’autre côté des maisons des Robitaille, la neige se mit à tomber si dru que l’on ne voyait plus à quelques pieds devant nous. La route de la Suète s’annonçait longue et périlleuse. Nous ne rencontrions plus âme qui vive. Avançant péniblement dans la pénombre grandissante, Charlemagne, sans renâcler, fonçait tête baissée. Puis des bancs de neige intraitables l’arrêtèrent. Il eut beau piaffer de frustration, il ne pouvait plus avancer. Dans l’obscurité, n’entendant que les hurlements du vent, qu’allions-nous devenir ? Au-dessus du collier de Charlemagne, j’enserrai son cou entre mes bras. Son souffle me réchauffait. De temps à autre, il donnait un coup de tête pour que je reste éveillé, car le froid m’engourdissait de plus en plus.

Soudainement, dans la nuit noire retentirent des tintements de grelots et des hennissements de chevaux. Charlemagne s’agita, reconnaissant les seuls chevaux qui pouvaient hennir ainsi. Puis, nous vîmes apparaître les deux gros chevaux dépareillés de chez nous et mon père dans sa carriole qui venaient à notre rescousse. Après que mon père eut réussi à faire tourner de bord ses deux lourds chevaux, Charlemagne n’eut qu’à suivre la carriole jusqu’au village.

Serrant l’Enfant-Jésus dans mes bras, je m’attendais à être accueilli en héros dans la sacristie. J’y fus reçu par un bedeau impatient et tempétueux. « Enfin te voilà, s’écria-t-il. Il n’est pas trop tôt ! Tu n’es donc pas fiable. Et ton fainéant de Charlemagne a dû se traîner les pattes comme à l’accoutumée ! » Dans un coin de la sacristie, boutonnant ma soutane, je pus raconter aux autres enfants de chœur mon éprouvante expédition en compagnie de Charlemagne.

Le matin de Noël, les gens de la maison me virent longtemps affairé à la table de la cuisine, sans trop bien comprendre ce que je pouvais bien y fabriquer. Puis, je suivis grand-père à l’écurie. Avec une couronne argentée dans les mains, je me suis dirigé vers la stalle de Charlemagne. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que mon cheval portait déjà fièrement une belle couronne toute dorée. « Ce n’est pas croyable, me dis-je. Le pape Pie XI est donc passé dans notre modeste écurie pour couronner mon Charlemagne ! »

En sortant de l’écurie, grand-père remarqua des traces dans la neige venant du champ voisin. Il se pencha pour les examiner, lui qui n’avait pas son pareil pour distinguer les traces d’un renard de celles d’un coyote ou même celles d’un loup. Il se releva en concluant : « Ce sont les pas de trois enfants de ton âge. Le premier a des pieds bien trop grands. Le second marche les pieds par en-dedans et le troisième court sur la pointe des pieds ». En marchant vers la maison, je me suis arrêté pour proclamer d’un ton qui se voulait solennel : « C’est le peuple qui est venu couronner mon Charlemagne ! ». Étonné, grand-père me regarda, puis ayant mis sa main sur mon épaule, nous rentrâmes pour le dîner de Noël.

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