Dans le beau livre que Pierre-Georges Roy consacra à l’endroit en 1928, l’historien disait : « Une promenade autour de l’île d’Orléans est un enchantement pour les yeux et pour le cœur. » Il est vrai que c’était en des jours où il n’y avait pas encore de pont et où seules les voitures attelées à de braves chevaux parcouraient les chemins de terre de l’île.
Certes, l’île a changé et changera : c’est le destin de tout habitat humain. Toutefois, bien des efforts sont déployés pour préserver son patrimoine et son charme. Et de tous les coins de l’Amérique française viennent des visiteurs pour retrouver le terreau de leurs ancêtres. Les 300 familles pionnières originaires de France qui vinrent s’y établir au temps du roi Louis XIV comptent aujourd’hui plus de 100 000 descendants. Les aléas de l’histoire ont souvent transplanté ceux-ci bien loin de l’île. Ainsi, en faire le tour a pour eux quelque chose d’un pèlerinage, d’un ressourcement. « Pour supporter le difficile et l’inutile, chantait Félix Leclerc, y a l’tour de l’île, 42 milles de choses tranquilles pour oublier grande blessure dessous l’armure. »
Faisons donc un tour de l’île. Après avoir traversé le long et étroit pont, inauguré en 1935, et monté la côte qui nous amène sur le plateau de l’île, nous prenons à gauche. Oui, les gens ont coutume de visiter l’île dans le sens des aiguilles d’une montre, débutant par Saint-Pierre et terminant à Sainte-Pétronille.
Donnant sur le chenal Nord et faisant face à la côte de Beaupré, les terres de Saint-Pierre furent, comme celles de Sainte-Famille, les premières habitées de l’île, à compter des années 1650. Remarquez l’orientation ouest-est de l’église de Saint-Pierre, dont la construction remonte à la fin des années 1710. Elle est orientée comme les autres anciennes églises de l’île et de toutes celles de la Nouvelle-France. Une vieille coutume voulait que l’on prie dans des églises tournées vers le Moyen-Orient, vers la Terre sainte. Une vieille coutume voulait que l’on prie dans des églises tournées vers le Moyen-Orient, vers la Terre sainte. De l’autre bord du village de Saint-Pierre, on repère facilement la pierre tombale de Félix Leclerc dans le cimetière paroissial. Ses admirateurs viennent y déposer de vieux souliers pour rappeler la mémoire de l’auteur de « Moi, mes souliers ».
Sainte-Famille fut la première paroisse fondée à l’île en 1661 par Mgr François de Laval. Comme le rappelaient les statues en façade de l’église, la sainte famille des gens de l’île comprenait — en plus de Jésus, Joseph et Marie — les parents de cette dernière : Anne et Joachim. C’est depuis 1807 que la pittoresque église a ses trois clochers. Le vieux presbytère est devenu un lieu de mémoire des ancêtres de l’île. Ici sont encore fort nombreux les Gosselin, Pouliot, Turcotte, Létourneau, Blouin…

La maison de Julien Gendreau, Saint-Laurent
Dirigeons-nous vers Saint-François. Tout d’un coup, il nous semble bien éloigné. Puis, à la pointe d’Argentenay, on aperçoit à l’horizon le cap Tourmente. Comme si le fleuve voulait nous entraîner au loin avec lui. Puis, soudainement, c’est le village de Saint-François. Face à la vieille église, la route tourne vers l’ouest. Nous sommes maintenant devant le grand chenal du sud, et la côte de Bellechasse se profilera de l’autre côté du fleuve.
Sur la route vers Saint-Jean, peut-être rencontrerons-nous plusieurs sorciers ! Longtemps, les habitants de l’île furent surnommés « les sorciers », car ils semblaient bien mystérieux aux gens de la rive sud du fleuve qui, la nuit, voyaient d’étranges lueurs sillonner les berges de l’île. C’était tout simplement les habitants qui, munis de flambeaux, se rendaient à leurs pêcheries d’anguilles. Devant Saint-Jean passent sous notre nez les cargos et les paquebots. Pas étonnant donc que tant de villageois se firent pilotes du Saint-Laurent. À la sortie du village, le distingué manoir Mauvide-Genest, construit en 1744, rappelle l’époque où l’île était partagée entre seigneuries et arrière-fiefs. L’île eut même sa fière comtesse de Saint-Laurent ! Ainsi se faisait appeler Éléonore de Grandmaison.
Ce fut dans le village de Saint-Laurent que débarquèrent les militaires britanniques en 1759. Quelle ne fut pas la surprise du général James Wolfe de prendre connaissance du message que le curé avait affiché sur la porte de l’église. Le curé le suppliait, au nom de l’humanité, de respecter son église. Et il concluait : « J’aurais souhaité que vous fussiez arrivés plus tôt, afin de pouvoir goûter les légumes, tels que asperges, raves, etc., que produit mon jardin et qui maintenant sont montés à graine. » Le curé semblait bien fier de son jardin, comme les gens de l’île le sont aujourd’hui de leurs fraisières, vergers, vignobles, érablières.
On se dirige maintenant au Bout-de-l’Île. C’est ainsi que l’on appelait le secteur du village de Sainte-Pétronille. Le fleuve s’y fait bien large, et la vue s’y étend jusqu’à Québec. D’ailleurs, à compter des années 1850, des bourgeois de Québec y eurent leurs maisons d’été. Curieux que ce nom de Pétronille, mais rappelons que la paroisse fut détachée de celle de Saint-Pierre. Et selon une vieille légende, la fille de l’apôtre Pierre se nommait Pétronille.
Puis, nous dirigeant vers l’est, nous reprenons le pont, gardant en mémoire ces paroles de l’ethnologue Michel Lessard, qui a tant fait pour faire connaître l’île d’Orléans : « La Nouvelle-France, on peut la lire en lisant de vieux bouquins et on peut la revivre en faisant le tour de l’île. »