Les premières fois que je suis entré dans l’imposant édifice, il y a plus de 45 ans, c’était pour monter jusqu’à l’étage supérieur. C’est là, sous les combles, que se trouvait la bibliothèque des livres anciens du Séminaire de Québec. Que de trésors ! En ce temps-là, ce n’était pas dans l’Internet que l’on trouvait nos renseignements historiques, mais plutôt dans les vieux bouquins.
L’Université Laval avait déjà quitté l’édifice depuis plusieurs années, mais tout nous y parlait encore d’elle et j’y rencontrais bien des fantômes. Notamment, celui de l’abbé Louis-Jacques Casault. C’est ce prêtre du Séminaire de Québec, professeur de physique, qui s’était vu confier par ses confrères la lourde tâche de fonder à Québec la première université française en Amérique. Se rendant en Europe, l’abbé Casault décida de s’inspirer du modèle de l’Université catholique de Louvain. Faisant un détour par Londres, il obtint une charte royale signée par la reine Victoria. Le 8 décembre 1852, l’Université Laval était ainsi officiellement fondée.
C’est au bout des jardins du Séminaire qu’on décida de construire le grand édifice qui allait loger l’université. Ce qui ne se fit pas sans remous. Mécontents, car on allait leur couper la vue sur le fleuve, les abbés Légaré claquèrent la porte du Séminaire. L’abbé Casault voyait grand. Pour préparer les plans du vaste édifice de cinq étages qui fut érigé de 1854 à 1856, il fit appel à Charles Baillairgé, un jeune architecte avant-gardiste qui appartenait à une dynastie de constructeurs et d’artistes. Ce fut le premier édifice à Québec construit avec une solide structure de fer. Toutefois, on prit soin de camoufler les poutres de fer par un revêtement en pierre de taille.

Lors de sa construction en 1854-1856, c’était le plus imposant édifice du Vieux-Québec.
L’édifice conçu par Baillairgé avait un toit plat. Avec les années, on eut des problèmes d’infiltration d’eau. C’est pourquoi on fit appel à l’architecte Joseph-Ferdinand Peachy pour coiffer l’édifice d’une nouvelle toiture. C’est ainsi que depuis 1875, notre édifice a si fière et distinguée allure avec son toit mansardé de style Second Empire, surmonté d’une élégante lanterne-observatoire centrale et de deux lanternons aux extrémités de la toiture. Il fut un temps où l’on avait accès à l’intérieur de la lanterne centrale pour admirer le paysage. C’était l’édifice le plus imposant du Vieux-Québec avant la construction du Château Frontenac et de l’édifice Price.
Comme Paris, le Vieux-Québec eut son Quartier latin. C’est ainsi que l’on prit coutume d’appeler les rues environnantes de l’université dans les années 1910 et 1920. Elles étaient parcourues par les nombreux étudiants, parfois méditatifs, souvent tapageurs, qui y pensionnaient.
Rappelons qu’il n’y avait pas que les étudiants qui fréquentaient le grand édifice de l’Université Laval. À certaines heures, les citoyens et les touristes avaient accès aux divers musées scientifiques. Que de trésors accumulés par les prêtres du Séminaire, dont une momie égyptienne ! Et que dire de la fameuse Pinacothèque, longtemps le plus grand musée des beaux-arts à Québec !
En soirée, le grand public avait souvent accès à la salle des promotions. Des conférenciers réputés s’y succédaient. Le savant abbé Joseph-Clovis Kemner Laflamme y fit connaître d’extraordinaires nouveautés, dont le téléphone, l’électricité et les rayons X. L’historien Thomas Chapais savait si bien faire revivre le marquis de Montcalm et Louis-Joseph Papineau. Le professeur et écrivain Félix-Antoine Savard parlait d’Homère comme s’il était son contemporain.
Nombreux furent aussi les récitals et concerts présentés dans cette grande salle des promotions, où, décidément, on ne se contentait point de décorer les étudiants méritants. Dans le grand salon, orné des beaux portraits du fondateur Louis-Jacques Casault et de la reine Victoria, furent accueillis des savants et des dignitaires de tous les coins du monde. La vieille université faisait ainsi partie de la vie quotidienne des gens du Vieux-Québec, ainsi que de la vie culturelle de la capitale.
Toutefois, à la fin des années 1940, il y a déjà longtemps que l’Université était trop à l’étroit dans le Vieux-Québec. C’est pourquoi débuta en 1948 l’aménagement d’une vaste cité universitaire à l’américaine, sur le plateau de Sainte-Foy. Au cours des années 1950 et 1960, les diverses facultés y migrèrent l’une à la suite de l’autre. Quoique délaissé par l’université, le grand édifice que fit construire le recteur Casault au cœur du Vieux-Québec il y a 172 ans n’a rien perdu de sa solidité et de sa prestance. Le nouveau Musée national de l’histoire du Québec sera donc tout à fait à sa place dans ce majestueux édifice qui fut et demeurera un haut lieu de savoirs, de découvertes et de rencontres !


