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L’élément « chance », cette variable inavouable…

7 juin 2026 | Annie Fortin, Focus TDL

L’élément « chance », cette variable inavouable…

Pourquoi les meilleurs entrepreneurs ne cherchent pas à éliminer à tout prix les imprévus pour maximiser leurs succès, mais à les rendre moins… punissables pour leur estime personnelle ?

La rencontre était planifiée depuis des semaines. Le client potentiel cochait toutes les cases : besoin réel, budget validé, décisionnaire unique, historique positif avec l’industrie. Les probabilités de signature volaient haut ! Toutefois, quinze minutes avant l’heure prévue, un camion a heurté son véhicule à une intersection. Personne n’a été blessé, mais le client s’est présenté en état de choc, la tête ailleurs, incapable de se projeter dans quoi que ce soit. Il a demandé à reporter, puis n’a jamais redonné signe de vie. La vente était pourtant presque acquise.

Tout entrepreneur vivant pour la première fois cette scène recherche la faute. A-t-il mal préparé sa présentation, mal lu les signaux ? Devrait-il modifier son discours, son approche ? Dans ce cas précis, la réponse honnête est non. Tout avait été ficelé au mieux. Le résultat dépendait d’une variable ne figurant dans aucun plan d’affaires en raison d’un événement que personne n’aurait pu anticiper.

Le discours entrepreneurial aime penser que la réussite rime avec vision, travail et résilience, et que l’échec découle d’un manque de lucidité, d’effort ou de courage. Réconfortante idée, mais illusoire pour une large part. Derrière chaque trajectoire d’entreprise se cachent des dizaines de moments où le hasard a penché d’un côté ou de l’autre pour changer la donne. La persévérance n’est pas garante de succès. Elle est un mécanisme plus modeste, mais plus réel : un accumulateur de tirages.

À chaque occasion d’affaires, l’entrepreneur remet le dé en jeu. Plus il tente, plus la distribution de ses résultats se rapproche de sa moyenne statistique. Celui qui abandonne après trois refus n’a pas échoué parce que son produit était mauvais ; il a simplement cessé de jouer avant que la loi des grands nombres ait eu le temps de travailler pour lui.

Ce que l’entrepreneur contrôle, ce n’est donc pas le résultat de chaque rencontre individuelle, mais la qualité moyenne de ses tirages. En raffinant sa méthode de qualification, il se présente devant de meilleurs clients potentiels. En aiguisant son discours, il augmente la probabilité que ceux qui hésitent basculent du bon côté. En choisissant mieux ses partenaires, ses outils et ses canaux, il déplace progressivement sa courbe de probabilités vers la droite. Aucun de ces raffinements ne garantit une vente en particulier, mais leur ensemble, qui font qu’un entrepreneur de dix ans d’expérience signe là où un débutant aurait échoué — non parce qu’il a davantage de chance, mais parce qu’il a rendu le hasard moins punissable…

La chance n’est ni mystique ni injuste : elle est simplement le nom qu’on donne à l’ensemble des nombreux variables qui échappent aux prévisions et qui sont la texture réelle du monde dans lequel l’entreprise fonctionne. Prétendre les maîtriser toutes relève de l’arrogance, les ignorer s’appelle naïveté. L’entrepreneur qui dure a intégré cette asymétrie.

Il sait que chaque tentative individuelle peut échouer pour des raisons qui n’ont rien à voir avec lui. Il refuse néanmoins de laisser l’échec définir la valeur de son projet. Il analyse, corrige ce qui peut l’être, laisse tomber ce qui ne dépend pas de lui, et recommence. Sa force ne réside pas dans l’absence d’échecs — tous en vivent — mais dans le refus de considérer un tirage comme un verdict. Au fond, l’échec n’est pas l’opposé du succès, l’abandon si. Là se trouve peut-être la véritable discipline entrepreneuriale : accepter que le dé soit truqué contre soi certains jours, et le lancer quand même le lendemain, de façon un peu plus affûtée, jusqu’à ce que la moyenne finisse par basculer.

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