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Où ira le surplus ?

5 octobre 2026 | Annie Fortin, Focus TDL

Où ira le surplus ?

L’intelligence artificielle promet de créer de la valeur. Personne ne demande encore à qui elle ira…

Le trimestre venait de se clore, et l’état des résultats racontait une histoire inédite. Les revenus n’avaient pas bougé ; les heures, elles, avaient fondu. L’outil d’intelligence artificielle déployé six mois plus tôt absorbait désormais le tri, la saisie et les suivis, le tout en moins du tiers du temps qu’un département entier pouvait auparavant y consacrer. Au bas de la page, une marge nouvelle venait d’apparaître. Elle n’avait pas de nom, pas de destination, pas de propriétaire. Le dirigeant relisait la page comme on relit une bonne nouvelle suspecte, cherchant le sous-titre qui expliquerait d’où vient cet argent. Autour de la table de direction, personne n’avait encore posé la seule question qui comptait vraiment : cet argent, à qui ira-t-il ?

Les attentes à l’égard de l’intelligence artificielle sont immenses et sans doute, par endroits, démesurées. Peu importe, au fond. Qu’elle tienne toutes ses promesses ou seulement une fraction, partout où elle livrera, un surplus apparaîtra : des heures libérées, des erreurs évitées, des délais comprimés. Modeste ou spectaculaire, il existera, et il faudra bien qu’il aille quelque part. Quant à l’option de ne rien faire, elle n’est pas véritablement envisageable. Le dirigeant qui refuse de jouer ne préserve pas son monde d’hier, il offre simplement à ses concurrents le temps de construire, sans lui, celui de demain. La vraie question commence donc après l’adoption de l’intelligence artificielle, et c’est celle que presque personne ne formule : cette valeur nouvelle, où ira-t-elle ?

Elle a quatre destinations possibles. Elle peut grossir le profit et remonter vers le propriétaire – c’est son droit le plus strict –, et la version la plus crue de ce choix consiste à convertir les heures libérées en postes supprimés. Elle peut descendre vers les employés : salaires bonifiés, conditions améliorées, horaires allégés, requalification vers des tâches qui valent davantage que celles que la machine vient d’absorber. La nouvelle valeur peut glisser vers les clients, en prix réduits ou en service rehaussé. Elle peut enfin être réinvestie dans l’entreprise elle-même : nouveaux marchés, nouveaux produits, nouvelle capacité. Quatre directions également légitimes. Aucune n’est neutre.

Or, voici le piège : si le dirigeant ne tranche pas, deux décideurs choisiront à sa place, et le premier est déjà à l’œuvre. C’est la comptabilité elle-même. Un surplus que personne ne réclame descend mécaniquement l’état des résultats, gonfle la dernière ligne et devient dividende par simple inertie. Aucune malveillance là-dedans, aucun calcul, seulement la pente naturelle des chiffres. Le statu quo n’est pas une absence de choix ; c’est un tuyau déjà installé, qui coule dans une seule direction. Ne pas choisir, c’est déjà choisir.

Le second décideur par défaut est le marché. L’avantage que procure l’intelligence artificielle équivaut à une rente temporaire : le jour où tous les compétiteurs disposeront des mêmes outils, la concurrence rendra le surplus aux clients sous forme de prix plus bas, comme elle l’a toujours fait avec chaque vague technologique. La fenêtre pendant laquelle un dirigeant peut encore orienter cette valeur vers son équipe, sa croissance et sa communauté se referme à mesure que la technologie se banalise, et rien n’indique qu’elle rouvrira. Attendre n’a donc rien de prudent. Attendre, c’est simplement laisser le marché prendre la décision à sa place.

C’est ici que la réflexion cesse d’être comptable pour devenir sociale. L’impact d’une organisation sur son milieu ne se mesure ni à ses commandites ni à ses énoncés de valeurs. Il est la somme de ses décisions de distribution, prises année après année, ligne après ligne.

Partout, on demande quel sera l’impact social de l’intelligence artificielle comme on s’informerait d’une tempête qui approche, de quelque chose qu’on subit. La question est mal posée. L’intelligence artificielle dégagera de la valeur ; elle ne la distribuera pas. Elle calcule, elle ne choisit pas. Quel sera son impact social ? Aucun, en soi. Elle n’aura que celui que nos décisions – ligne par ligne, trimestre après trimestre – voudront bien lui donner.

Annie Fortin, Focus TDL

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