Avez-vous déjà vu de vos propres yeux la pierre du Chien d’Or ? Elle orne le fronton du porche qui surplombe la porte d’entrée principale du bureau de poste de la Haute-Ville. On n’oublie jamais la première impression que laisse cette pierre ancienne, surtout lorsque le soleil fait scintiller le Chien d’Or. « Tout ce qui brille n’est pas or », nous prévient un vieux dicton. Toutefois, notre Chien d’Or est véritablement en or ! En effet, à plus d’une reprise, il a été redoré avec de la poudre d’or.
Si vous avez de bons yeux, vous pouvez alors lire l’étrange poème gravé sur la pierre au-dessous de la figuration du chien (en français moderne) : « Je suis un chien qui ronge l’os / En le rongeant, je prends mon repos / Un temps viendra qui n’est pas venu / Je mordrai qui m’aura mordu. »
Le Chien d’Or a une longue histoire. Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est dans un livre publié en Angleterre en 1769 que l’on retrouve la plus ancienne mention de notre pierre. Le capitaine John Knox participa à la conquête de Québec par l’armée britannique à l’été de 1759. Résidant l’hiver suivant dans notre ville, il ne manqua point d’être intrigué par le Chien d’Or, qui se trouvait au-dessus de la porte d’entrée d’une vieille maison en pierre occupant le site de l’actuel bureau de poste. Elle devait être là depuis longtemps, car personne ne put le renseigner sur son origine.
La présence de la pierre du Chien d’Or fut expliquée pour la première fois dans un livre uniquement 65 ans après le départ du capitaine Knox. Le pasteur George Bourne relia, dans son livre de 1829, la pierre à un terrible drame qui eut lieu en 1748. Cette année-là, le propriétaire de la maison, Nicolas Jacquin dit Philibert, un marchand populaire, fut tué d’un coup d’épée par l’officier Pierre-Jean-Baptiste-François-Xavier Legardeur de Repentigny lors d’une dispute.
Ce dernier s’enfuit et mourut plus tard bien loin de Québec, à Pondichéry, dans les Indes. La famille du marchand Philibert avait donc un sérieux motif pour vouloir se venger. Et c’est ainsi que dans les années qui suivirent, dans les livres à l’intention des touristes, la « maison Philibert » et sa pierre du Chien d’Or devinrent d’incontournables attraits.
C’est à compter de 1877 que notre Chien d’Or fit parler de lui dans tout le Canada et à travers les États-Unis. Cette année-là, le roman The Golden Dog, rédigé par William Kirby à Niagara-on-the-Lake, en Ontario, parut à New York et à Montréal. Le succès fut retentissant. Le romancier Kirby avait repris à son compte l’affaire du meurtre du marchand Philibert. Toutefois, son imagination fertile avait fait entrer en scène dans son récit l’intendant François Bigot, la belle Angélique Péan et La Corriveau.
Le livre de Kirby, plein d’invraisemblances, fut pourtant pris au sérieux par bien des lecteurs. Et la réédition en langue française de 1926 fut longtemps exposée dans la vitrine de la respectée Librairie Garneau, située à quelques pas à peine de l’emplacement qu’avait occupé la maison Philibert.
Cependant, quoiqu’il soit vrai que le marchand Philibert fut tué par l’officier de Repentigny en 1748, Bourne et Kirby se trompaient en liant la pierre du Chien d’Or à cette affaire. Ils ignoraient que, lorsque Philibert fit l’acquisition de la maison dans les années 1730, la pierre du Chien d’Or s’y trouvait déjà en façade !
Et pourtant, jusqu’au tournant des années 2000, des livres et des guides touristiques ont ressassé la même histoire. Puis, soudainement, nous avons appris en 1999 que la pierre du Chien d’Or était due à la mort d’un chien ! Faisant des recherches généalogiques, Germaine Normand a découvert que ses ancêtres Normand, qui vivaient sur le chemin de la Canardière, s’étaient disputés avec leur voisin Timothée Roussel. La situation s’était envenimée au point que, un jour, l’un d’eux avait tué le chien de Roussel. Et cela, c’est une clause d’un jugement du Conseil souverain de 1686 qui nous le révèle.
Si grande fut la douleur de ce Roussel, chirurgien à l’Hôtel-Dieu, qu’il ne put s’empêcher de faire sculpter la pierre du Chien d’Or. Il la fit installer sur sa nouvelle maison, construite en 1688, sur la rue De Buade. Lorsque la maison fut démolie en 1869 pour faire place au bureau de poste, la pierre fut conservée. C’est ainsi que le Chien d’Or, rongeant inlassablement son os, continue de menacer de mordre celui qui l’a mordu.

Le romancier William Kirby